Arequipa y Canyon del Colca

Du 17 au 20 juillet 2010
Du 54, Paris, le 28 septembre 2010

« Contempler le Misty d’en bas et lui donner rendez-vous lors d’un prochain voyage. »

D’Arequipa – l’une de nos ultimes étapes péruviennes – nous ne verrons que ses terminaux de bus et le soleil qui se lève sur ses toits. Des toits qui s’étendent jusqu’aux pieds du plus célèbre volcan du pays : le Misty, un cône immaculé culminant à plus de 5 800 m d’altitude. Nous lui donnons déjà rendez-vous lors d’un prochain voyage. Pour le moment, notre destination est le fameux canyon de Colca, qui est ni plus ni moins l’un des plus profonds du monde – 3 000 m de vide. Mais nous n’y sommes pas encore… Avant les 6h de bus promis, nous nous préparons aux 4h d’attente dans le vacarme incessant des haut-parleurs et des rabatteurs faisant l’article pour leurs « bus turistico » en direction de Lima, Cusco ou Puno. Sur la terrasse, face à la lumière du matin et à la découpe du Misty à l’horizon, nous sirotons un mauvais maté de coca en attendant l’heure du départ. Enfin la route ; et pour l’accompagner… un de leur dvd thématique dont les Andins ont le secret : un déluge de violence et de bêtise avec, en guest star, les pectoraux et l’air ahuri de Jean-Claude Vandamme.

Nous arriverons à Cabanaconde – petit « pueblo » situé au bord du canyon – un samedi soir à la nuit tombée en pleine période de festivités… Un petit parfum de Bolivie. Corrida, fanfare, danses traditionnelles… et, surtout, feux d’artifices ! Deux hautes tourelles en bambou, silhouettes étranges et désarticulées parmi les vendeurs de barbe à papa et de mini churros, s’animent en toupies lumineuses puis explosives, des bandonéons de feux, des figures si simplistes que pour un 14 juillet – nous qui sommes habitués aux grands spectacles pyrotechniques – nous trouverions ça bougrement audacieux. Ensuite vient le tour des fusées qui explosent juste au-dessus de nous comme mille étoiles filantes. Les mêmes cris de joie qu’à Londres, Venise ou Hong Kong suivent la cadence des pétarades. Jamais plus nous n’aurons sans doute l’occasion d’assister à un tel déluge d’aussi près… tant les Péruviens semblent se contreficher des normes de sécurité. Nous sommes aux premières loges, la tête dans des étoiles qui paraissent si proches. Des débris de tourelles viennent parfois s’écraser à nos pieds ou bien ce sont alors des restes de fusées encore incandescents. Pendant ce temps, les trois fanfares réunies n’en finissent pas de jouer le même thème, avec pour seules variations la rythmique et la puissance. Une rengaine entêtante, presque jouissive, que l’on voudrait sans fin. Les musiciens, dans leur costume impeccable, reprennent à chaque fois de plus belle, plus fort et plus haut : pa pin piiiiin pa pin piiiiin pa pin piiiiin… L’alcool coule à flot et fait danser les hommes et les femmes dans un tourbillon de couleurs et de rires. Tout le monde est le bienvenu.

Et nous, au milieu, nous sourions comme deux enfants… les yeux grands ouverts sur la prochaine explosion de couleurs qui pourrait bien nous tomber dessus. On fait aussi brûler le taureau de bois – « fuego al toro » – pendant que papy fabrique inlassablement ses mini churros à 50 centavos les cinq, que les enfants rient aux éclats sur leur manège actionné à la force des bras par un Péruvien dévoué, et que d’autres – plus âgés et accompagnés d’un adulte – se défient à un jeu d’adresse et d’argent. Un grand tapi muni de cases à valeur sur lesquelles on essaye de placer sa piécette de 10 centavos pour gagner la somme indiquée – qui ne dépasse pas les 1,50 sole. C’est faire appel à la chance. Partout, les femmes arborent leur magnifique costume traditionnel de fête. Il y a du blanc, des couleurs… Les hommes, eux, tanguent… quand ils ne tombent après avoir buté ou trébuché sur un obstacle imaginaire.

Le lendemain matin, le boulanger en aura même oublié de faire son pain… à moins qu’il n’en ait pas été capable. Alors, c’est pain de mie blanc pour tout le monde au petit-déjeuner ! Le minimum pour recharger ses batteries avant la grande descente… Après 2h30 de marche, nous voilà 1 200 m plus bas, au cœur du canyon de Colca. Plus précisément à Sangalle, bourgade sans église ni « plaza de armas » dédiée aux touristes de passage que tout le monde surnomme ici « l’Oasis ». Pourquoi ? Palmiers, eau en abondance, piscines rafraîchissantes, climat quasi tropical, relative solitude… On nage à la lueur des frontales et la bière a ici un goût – et un prix – incomparable. Bref, un petit bout de paradis… qui se mérite tout de même, vue la remontée qui nous attend demain à l’aube, pour éviter les grosses chaleurs. Et, surtout, ne pas rater l’unique bus de la matinée – essentiel pour garder le timing fou que nous nous sommes fixés pour ces 10 derniers jours (gloups !) de notre parenthèse. Tout s’est finalement bien enchaîné : une remontée record – mais exténuante – en 2h35, le temps de refaire les sacs et de faire les cent pas au pied du bus en regardant les cortèges de mariages défilés un à un, autour de la place principale ; bouquets de viennoiseries, oranges et fleurs à bout de bras, la foule lançant de grandes poignées de riz sur les mariés vêtis à l’européenne. Puis, c’est un bus bondé qui nous ramène péniblement à Arequipa – du moins à son terminal routier, que nous avons appris à connaître. Une nouvelle nuit sur la route nous attend dans quelques heures, à être ballotés de droite à gauche avec, pour tout dîner, quelques « empañadas au queso » et un Inka Cola dans le ventre – le dernier, sans doute.

Dans les eaux bleues du Titicaca

Du 3 au 8 juillet 2010
Du 54, à Paris, le 28 septembre 2010

On prend des bus, des trains et des avions, on fait des randos et du vélo, on a froid puis on a chaud, et, un jour, après un énième trajet, on arrive sur la plage de Copacabana. Pas celle à laquelle vous pensez… ici, on ne se baigne pas et on se limite au pédalo ou au canoë, sans dépasser les bouées. L’eau est glaciale de toute façon. Au bord, on ne compte plus les petites gargotes proposant la spécialité du coin : la « trucha a la plancha ». Que c’est bon de manger à nouveau du poisson… La truite est préparée le plus simplement du monde, juste grillée avec un trait de citron et l’éternel « arroz con papas fritas ». Les petits bouts de verdure dans l’assiette, c’est pour la déco ! La seule plage publique de toute la Bolivie draine de nombreux touristes et familles du pays, mais aussi de son voisin, le Pérou. Là, entre la demi-heure de pédalo et la truite aller-retour, on déguste sur le sable une glace – les Boliviens en sont dingues ! – ou bien on se « tape » une partie de baby-foot le long de la promenade.

Dans un ciel bleu azur sans nuage, le soleil semble régner en maître. Il faut dire qu’il est un peu chez lui, ici… Selon la légende inca, l’astre solaire serait né à quelques coups de rames de là, sur la bien nommée Isla del Sol. Une destination incontournable pour tout voyageur qui passe par les rivages du lac Titicaca. Pas besoin de préciser que les levers et couchers de soleil sont, depuis la plage ou les hauteurs de l’île, fabuleux. Aux nuances multiples et changeantes. Inspirés et interminables, laissant pendant de longues minutes à l’horizon la découpe nette de l’altiplano et de ses monts enneigés – rémanence qui s’éteint finalement dans les dernières lueurs du jour, bien après que le soleil ait disparu. Il y a le blanc de la Cordillère, le bleu du lac et du ciel, l’or des herbes desséchées et le brun de la terre, sèche elle aussi ; et dégarnie. Le froid piquant nous tombe alors dessus comme une averse d’été, nous enveloppe et bientôt nous submerge. Nos vêtements sont glacés, saisis par cette vertigineuse descente des températures. D’un coup, nous avons froid. Il est temps de regagner le village par l’unique et étroite coursive qui longe la falaise. Sur l’étroit sentier, il faut faire de la place aux ânes qui, bourrus, ne modifieraient leur trajectoire pour rien au monde… Les jeunes bergères, dans leurs jolis costumes colorés, ont des rires étouffés quand elles nous croisent.

Nous y passerons deux jours et deux nuits, à savourer la tranquillité de ce lieu unique au monde : le plus haut lac navigable de notre planète. Celui qui a vu naître le soleil, donc, mais aussi plusieurs civilisations d’importance, comme celles des Incas ou de Tiwanaku. Et visiter les vestiges de ces civilisations, presque seuls, face à ces paysages grandioses, est une sensation vraiment unique. Alors, on en redemande. Une fois la frontière boliviano-péruvienne franchie (le lac Titicaca appartient respectivement à 40 % à la Bolivie et à 60 % au Pérou), on se laisse à nouveau embarquer sur les eaux bleu foncé du lac. D’abord en direction des îles flottantes – curieux territoires artificiels entièrement constitués de roseaux – qui étaient auparavant habitées par le peuple Uros, aujourd’hui complètement disparu. Les Indiens de Puno ont perpétué cette tradition, notamment à des fins touristiques. La technique a fait ses preuves au cours du temps et consiste en une superposition de roseaux secs que l’on ajoute une fois par mois en saison sèche et deux fois par mois en saison humide. L’ensemble est arrimé à des blocs de terre dans l’eau pour la flottaison et aux roseaux proches pour éviter toute dérivation. Un bizness bien organisé, mais tout de même à voir… quand on est dans le coin !

3h de navigation plus loin, nous débarquons sur l’île d’Amantani, où nous passerons la nuit. Nous sommes accueillis par Simon et Paula, un couple d’agriculteurs et d’artisans n’ayant quasiment jamais quitté leur île. Du reste du monde, ils ne connaissent que Puno, la grande ville côtière. Nous en apprendrons peu de Paula, timide et peu bavarde, si ce n’est qu’elle aime danser, tous les soirs avec les touristes. Son mari, lui, est beaucoup plus bavard et curieux de tout. Il pose des dizaines de questions, nous apprend quelques mots de Japonais, suit lui-même des cours d’Anglais et nous parle de la France comme si c’était un peu son pays… Mais, une chose est sûre, il le sait, il ne quittera jamais son île, “hasta la muerte” ! Nous quittons Simon et Paula le lendemain, de jolis souvenirs en tête : la demi-finale Allemagne-Hollande regardée avec les “hommes” de la famille dans une toute petite pièce, plusieurs danses endiablées avec Paula au son des tambours et des trombones, et un coucher de soleil tout simplement inoubliable (oui, encore un !).

Nous finissons notre découverte du lac Titicaca côté Pérou par l’île de Taquilé, petit bijou de terre habité par un peuple d’artisans. Un petit air de méditerranéen, les bonnets péruviens et les monts enneigés à l’horizon en plus. Comme en Bolivie, les textiles et costumes traditionnels sont ici magnifiques. Les plus beaux du Pérou, paraît-il… et les plus chers, aussi ! Ils sont tous à la tâche, à toute heure de la journée, et même en marchant. Les femmes préparent les bobines – qui seront ensuite placées sur les machines à tisser – pendant que les hommes… tricotent. Un savoir-faire centenaire que les Péruviens, un peu partout, dans le pays, essayent par tous les moyens de perpétuer et, surtout, d’en faire une source de revenus. Pourquoi autant d’artisanat ? Il est le seul moyen pour toutes ses familles du lac d’améliorer leur quotidien et, plus grave encore, de plus en plus pour survivre. L’agriculture (pommes de terre et haricots, principalement) rapporte peu et, c’est un comble, le poisson commence à manquer sérieusement dans les eaux. La faute à la surexploitation des familles toujours plus nombreuses à quitter l’altiplano pour rejoindre la ville de Puno ou les rives du lac. Nous ne ramènerons de ces deux belles journées qu’un joli bonnet, tricoté par les mains potelées – mais habiles – de Paula.

« A La Paz, à La Paz, à La Paz ! »

La Paz Du 21 au 25 juin 2010
Le 5 juillet à la Isla del Sol

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Comme prévue, l’arrivée sur La Paz au petit matin après une énième nuit dans le bus (on ne les compte plus) est étourdissante. Pas seulement à cause de l’altitude – nous commençons à nous en accommoder – mais surtout pour la découverte de cette immense cuvette perchée à plus de 4 000 m d’altitude et qui abrite l’une des plus importantes villes de Bolivie. Elle s’étend sur des kilomètres, épousant parfaitement le relief concave de la vallée. De petits immeubles en brique rouge et plus loin, quelques grattes ciels – sans doute le quartier des affaires. Jamais, si ce n’est depuis le ciel, nous n’avons pu embrasser d’un seul regard une aussi vaste agglomération. D’où le tournis…

Spécialistes des arrivées dominicales, nous arpentons avec plaisir les ruelles pentues du centre-ville, reconverties en immense marché en plein air. C’est ici que les populations indigènes de l’altiplano viennent vendre leurs marchandises et en acheter ou en troquer d’autres. On y trouve de tout : électronique, tissus, vêtements et, bien entendu, tous les ingrédients de première nécessité, aliments, produits d’entretien, etc. C’est vivant, coloré, parfumé… un petit goût d’Asie et d’Inde, les nus pieds en moins, les bonnets en plus. Car il fait très froid à La Paz, et même si les journées sont douces grâce à un soleil omniprésent et puissant, dès que le soir tombe – ou à l’ombre d’une ruelle -, on n’hésite pas une seconde à arborer fièrement son superbe bonnet bolivien acheté au marché !

Toujours plus haut et plus loin du centre (entendre par là le fond de la cuvette), nous découvrons où se fournissent les « Cholinas » (les fameuses petites bonnes femmes portant toujours le costume traditionnel bolivien) pour parfaire leur look : awayo (carré de tissu très coloré qui leur sert de sac/port bébé), ballerines à talonnettes, jupes très (trop) brillantes, nombreux jupons (plus il y a de jupons, plus la Cholina expose son pouvoir d’achat) et petits chapeaux melons. Une coutume vestimentaire de plus en plus délaissée par les jeunes générations, sans doute davantage attirés par les jeans et les tee-shirts… mais aussi pour des raisons financières. Un chapeau, par exemple, suivant sa qualité peut coûter de 100 à 2 000 bolivianos (10 à 200 euros). Et quand on sait que l’on peut manger un repas complet pour 10 ou 15 bolivianos…

Mais notre séjour en centre-ville sera de courte durée puisque dès le lendemain de notre arrivée, nous déménageons pour El Alto, LA banlieue de La Paz, située sur le haut plateau, juste au-dessus de la cuvette, à 4 100 m d’altitude. Nous sommes accueillis comme des amis par Johann, un Français qui vit et travaille à La Paz depuis plus de 7 ans, et son amie Karla. Ce sont des amis, d’amis, d’amis… Solidaire de notre nostalgie de la France (enfin pour être honnête, surtout de la cuisine), Johann nous ouvre une inattendue conserve de foie gras, que nous dégustons avec une bouteille de Paceña, la bière du coin. Un régal ! Nous y passerons 4 jours, la journée en vadrouille à La Paz et ses environs, le soir à se retrouver pour dîner. Une ambiance chaleureuse qui nous changeait des chambres d’hôtels impersonnelles… et sans chauffage. Lors de l’une de nos sorties, nous en avons profité pour nous attaquer, à vélo svp, à « la route la plus dangereuse du monde » (si, si). Une véritable attraction touristique… à ne pas prendre à la légère tout de même ! 4 h de descente folle, d’abord sur du bitume, puis sur de la piste, à flan de montagne avec, pour précipice, plusieurs centaines de mètre de vide. Ahurissant. Partir de plus de 4 600 m en polaire, pour arriver, 4 h plus tard, à l’entrée du bassin amazonien, à 1 200m, cette fois-ci en short et en tee-shirt avec les moustiques comme comité d’accueil. Et c’est avec plaisir que nous faisons un saut dans la piscine de l’hôtel dans lequel nous atterrissons avec une vue imprenable sur des paysages proches de la jungle, verdoyants et humides, encore très vallonnés. Un goût de paradis avant de nous embarquer quelques jours plus tard, cette fois-ci par les airs, pour la jungle bolivienne.

Afin de nous remettre de nos émotions – surtout Quitterie qui a cru qu’elle allait mourir pendant tour la descente -, nous découvrons le jeudi suivant, le fameux marché du 16 juillet d’El Alto. Sans doute l’un des plus grands d’Amérique du Sud… Chaque quartier, chaque rue possède sa spécialité. Pour donner un exemple, les stands liés à l’automobile couvrent une avenue entière, côté pair et impair, tous au coude à coude. Nous mettons plus de 4 h à nous frayer un chemin – et à trouver la rue des textiles traditionnels (nous n’allons tout de même pas ramener un joint de culasse ou une jante comme souvenir) ! 12 bonnets à pompon et 5 awayos bariolés plus tard, nous reprenons le chemin de la demeure de Johann et Karla. Partout la gentillesse des gens, leur sourire, nous fait aimer de plus en plus ce pays décidément très attachant et aux paysages époustouflants. La coupe du monde de football aidant, quelques mots suffisent pour engager une conversation ; et ensuite on parle de tout et de rien, du voyage, de politique, de la vie tout simplement et de ses difficultés…

Au-delà des limites d’El Alto, il n’y a plus rien. Que l’immensité de l’Altiplano. La sécheresse, ses herbes folles jaunies par le soleil. Pas un arbre. Juste quelques petites maisons avec, autour, quelques animaux et, invariablement le long des routes, des campesinos et des cholinas avec leur baluchon attendant le prochain bus ou camion pour on ne sait où. Au loin, le blanc des monts enneigés dessine les frontières de l’Altiplano ; c’est la superbe cordillère des Andes, aux sommets à plus de 6 000 m. Oui, La Paz donne le tournis, et on en redemande !

Chapeaux melons et bonnets de laine dans l’Altiplano

Du 10 au 21 juin 2010
Le 3 juillet à La Paz

Potosi, la ciudad Potosi, du centre du monde à l’enfer de la mine

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Casque sur le crâne, la lampe torche vacillante et la batterie à la ceinture, nous voilà devant l’entrée de la mine Cordoba. Un simple trou sombre dans la roche de 2 m 50 sur 2. On pense à un puit sans fond, à l’horizontal, ou à la bouche d’un géant. On n’y voit pas plus loin que 2 ou 3 m. Après, c’est le noir. Sous nos pieds, un rail qui se déroule comme un chemin tracé, la preuve qu’il existe de la vie là-dedans. Les premiers pas sont les plus difficiles : quitter la lumière crue, l’air frais du dehors, pour aller dans le ventre du Cerro Rico. Il suffit de suivre celui qui nous précède, lampe torche sur le front. À mesure que l’on s’enfonce, les parois – en haut, en bas, à droite, à gauche – semblent se rapprocher. Déjà l’on n’est plus debout, mais accroupis, le dos courbé à éviter les roches qui dépassent. Il fait de plus en plus chaud aussi. L’air manque et la poussière le remplace, colle à la peau, aux fringues, pénètre partout, jusqu’au fond de la gorge. Bientôt, il faut avancer recroquevillés sur soi, en prenant soin d’effectuer de petits mouvements, dosés et précis. Il est trop tard pour faire demi-tour.

Avant de descendre davantage dans la mine, il est de rigueur d’aller rendre visite a “El Diablo”, qui règne en maître dans les profondeurs du Cerro Rico depuis toujours. La Pachamama ne peut plus grand chose ici-bas pour notre salut… “El Diablo” est tapi là, au fond d’un cul-de-sac qu’il faut atteindre en rampant. Grimaçant et inquiétant, avec ses cornes aussi dressées que son sexe, il regarde ses sujets sans cacher son sourire moqueur. Autour de lui, en vrac, de l’alcool, des feuilles de coca, des cigarettes… autant d’offrandes que les mineurs ne manquent pas d’apporter avant d’aller plus bas. Il faut ensuite rebrousser chemin pour retrouver le 2nd niveau, puis reprendre la marche, l’un derrière l’autre. Un peu plus loin, voici l’accès au niveau 3 : un goulet qui s’enfonce rapidement dans les profondeurs de pierre. Ici, on est très loin de Germinal et de son monte-charge à poulie. Les rares treuils et wagonnets sont réservés au métal précieux. Et c’est à la force de chaque muscle du corps, dans la poussière et des températures de plus en plus élevées, qu’il faut descendre, petit à petit. L’air, chargé de particules de roche, de silice, de soufre et autres oxydes sous forme de gaz, brûle les poumons, assèche la gorge.

La descente est interminable. Surtout, ne pas penser à toute cette roche qui nous entoure, nous écrase presque. Rester concentrer sur le déplacement suivant, le coude qui glisse puis râpe sur une pierre, les genoux pleins de crasse et la tête qui se fracasserait plusieurs fois contre la roche escarpée si un casque ne la protégeait pas. Mâcher un peu de coca, comme tout le monde, pour faire quelque chose, ne pas faire fonctionner ses méninges qui arriveraient à la conclusion suivante : qu’est-ce que je fais là, à des centaines de mètres sous terre ? Qu’est-ce que je viens chercher, qu’est-ce que je chercher à me prouver ? Le 3e niveau, enfin, et la possibilité de se remettre debout, d’avaler quelques gorgées d’eau pour essayer – mais en vain – de faire disparaître ce goût de ferraille dans la bouche. Cette galerie est plus large avec tout le long d’autres tunnels, plus étroits, toujours exploités par les mineurs. Plusieurs centaines de mètres plus loin, un inquiétant trou dans le sol recouvert de 5 planches de bois : l’accès au 4e niveau. Encore un peu plus près de l’enfer, avec des températures pouvant atteindre les 50° C. C’est ici que les mineurs passent la plus grande partie de leur temps à travailler, tous à la recherche de la fameuse « veine » d’argent. Tant que la veine n’est pas en vue, les hommes avancent à la main, creusant la roche à grand renfort de dynamite ou à l’aide d’une simple pioche. Et le marteau piqueur ? Sa location ne devient rentable qu’avec la certitude de ramener du métal précieux à la fin de la journée. Alors, bien souvent, ils s’en passent…

Pour nous, simples touristes, la visite s’arrête là, après plus d’une heure de descente. Le moment de la longue et lente remontée a sonné… Et, au lieu de rebrousser chemin, notre guide nous propose – sans vraiment nous laisser le choix – une voie alternative, une sorte de plan B. Au final, un véritable boyau reliant le 3e niveau au 1er qui finira de nous achever. A plat ventre, s’aidant des coudes et des genoux, se tortillant dans tous les sens pour faire quelques centimètres, frôlant sans cesse les parois acérées des boyaux du Cerro Rico et remuant à chaque mouvement des nuages de poussière, nous avançons comme des évadés épuisés avec des chiens aux trousses, comme des apnéstes apeurés ne sachant pas la distance qui les sépare de l’air libre. Après une ultime contorsion, c’est comme si l’horizon se débouchait : nous voilà debout dans le niveau 1. Reprendre son souffle, puis son calme, et comprendre qu’il reste encore 1 km à parcourir, droit devant en direction de la sortie. Nous marchons d’un pas soutenu, impatient d’en finir. Un pas de plus et une brise fraîche vient d’un coup s’écraser sur notre visage. Nous y sommes. Du moins, bientôt. Nous nous sentons comme des miraculés, comme si nous avions quitté l’air libre depuis des jours. Les premiers rayons du soleil nous aveuglent et nous font du bien. Nos voix sont autant pleines de poussière que nos fringues, jusque dans les poches, les chaussettes et les cheveux. Dehors, le comité d’accueil est déjà là : les mineurs, verre à la main, nous attendent pour trinquer.

La suite est tout aussi irréelle. Nous passerons le reste de la journée, jusqu’à la tombée de la nuit – et longtemps après les premiers frissons du soleil couchant – à boire de l’alcool à 90° coupée à de mauvais jus de fruits (ou bien l’inverse) en discutant de politique et des choses de la vie. Si le premier verre est un véritable bonheur, coulant dans la gorge comme une première gorgée de bière et emportant avec elle la poussière de cette matinée, les suivants sont plus rudes. En plein soleil, sans ombre ni chapeau pour s’abriter et le ventre vide, la puissance du breuvage se fait vite sentir. A la question : «  Tiene agua ? », Mario, déjà bien éméché, me tend une bière tiède en rigolant. Peine perdue, ça se finira par un bon mal de crâne… Entre temps, un lama aura été égorgé ; son sang jeté par grandes bassines sur l’entrée de la mine et celle des habitations ; ses entrailles mis de côté dans une brouette et décorées de confettis ; sa peau proprement retirée et sa chair préparée pour le repas du soir. Un trou dans une terre dure et sèche comme de la roche aura été creusé par les hommes pour accueillir, plus tard, les entrailles du lama encore chaudes en offrandes à la Pachamama. Un « asado » aura été préparé par les femmes – de délicieuses fèves et de petites pommes de terre tire-bouchonnée au goût sucré cuites dans les braises et dans la terre. Une dispute aura éclatée entre nos mineurs et deux jeunes mecs essayant de s’incruster à la fête. Une dynamite, dans le silence de la vallée, aura sauté, nous tapant la poitrine. Un homme, complètement fait, se sera endormi dans les bras de sa femme, comme un enfant après une trop longue journée.

Impossible de compter le nombre de verre que nous levons à la santé de la Bolivie et de ses mineurs. « Salute ! Salute ! Salute ! » A chaque fois, nous n’oublions pas d’être de plus en plus généreux envers la Pachamama en versant une rasade de l’infâme breuvage sur le sol et sur les entrailles aussi démesurées que puantes du lama. Mon mal de crâne toujours là et le froid de la montagne m’enveloppant de plus en plus, moi et ma chemise légère battue par les brises de l’altitude. Nous rentrons finalement à pied, laissant les hauteurs du Cerro Rico et ses mineurs derrière nous. Dans la main, notre dîner pendouille au fond d’un sachet plastique : une côtelette de lama grillée froide et quelques légumes… le tout saupoudré d’un peu de terre. Nous ne regrettons rien. Pas même cette migraine. Je pense au petit ? et à sa bouille pleine de poussière. Que va-t-il devenir quand, dans quelques années, la mine fermera définitivement ses portes ? Devra-t-il lui aussi un jour descendre au 4e sous-sol pour faire vivre sa famille ? La mine aura-t-elle sa peau… à moins que la Ceibo ne la lui prenne avant…

La cordillera de los frailes Sucre, capitale historique, entre trek et manif

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Quand nous arrivons à Sucre, à quelques heures de bus à l’est de Potosi, c’est une capitale endormie voire amorphe qui nous accueille. Nous regrettons instantanément la vibrante cité minière, mais Sucre avait bien des surprises à nous réserver, toujours se méfier de l’eau qui dort…
Cette apparente quiétude s’explique par notre arrivée dominicale, et le calme des rues nous permet d’arpenter tranquillement les pavés le long des jolies bâtisses coloniales. Nous passons ainsi deux jours à nous promener dans la capitale, de la taille d’une petite ville de province, à la recherche d’un guide pour un trek de quelques jours dans la proche cordillère de los Frailes. Notre choix se porte sur Pablo, un jeune étudiant, qui propose de nous emmener 4 jours à la rencontre des communautés Jalq’a qui peuplent la cordillère. Celui-ci parle évidemment le Quechua, condition sine qua none à une bonne interaction avec les communautés. La promesse de pouvoir également observer d’authentiques empreintes de dinosaures, nous motive à affronter les 8h de marche quotidiennes promises. Le bilan de ces quelques jours fut plutôt mitigé, car les communautés Jalq’a nous resterons lointaines, tout comme les empreintes des géants de l’ère jurassique que nous ne verrons même pas. Tout ça étant dû à une mésentente avec Pablo… sans commentaires. Heureusement le groupe de personnes avec qui nous avons effectué les 3 jours sur 4 de trek nous ont permis de relativiser cette petite déconvenue. Les paysages traversés furent tout de même magnifiques et Sylvain put tester ses poumons à coup d’une partie de foot endiablée à 3500 m d’altitude. Le retour à Sucre, dans un camion benne bondé, debout sous un  soleil de plomb, fut très difficile et épuisant. Il faut imaginer que ces 4h interminables entassés comme du bétail, sont le quasi quotidien des campesinos de l’altiplano, qui font le trajet jusqu’à la ville pour vendre leurs produits. A cela s’ajoute bien souvent 3 à 4h de marche de montagne, afin d’atteindre la route ou leur village. Des conditions inhumaines dont se moque bien la municipalité de Sucre qui voit d’un œil peu flatteur ces communautés indigènes.
Epuisés, nous retrouvons la douce Sucre avec un goût amer puisqu’une forte manifestation agite la ville. Et malgré plusieurs tentatives de sortie pour aller boire une bière bien fraîche avec nos compagnons de trek/galère, nous finissons cloîtrer dans la patio de l’hôtel, en larmes, les yeux rougis et brûlés par l’énorme nuage de gaz lacrymogène qui enveloppe le centre ville. On ne voit plus la place du 25 Mai, et entre les pneus qui brûlent, les groupes qui ont décidé d’en découdre avec les forces de l’ordre et le bombes lacrymos qui explosent un peu partout, nous finissons finalement la soirée dans notre chambre, puisque même le patio finit par être envahi par ce satané gaz qui pique. Nous n’en saurons pas beaucoup sur la nature des incidents sauf que d’une part les boliviens n’y vont pas de main morte pour foutre le bordel, et que dés le lendemain, après une nuit bien agitée, tout semble redevenu normal, à l’exception de la place principale, qui s’est transformée en circuit automobile, comme si de rien n’était. Interloqués, nous assistons aux présélections en plein centre-ville, nous demandant comment il n’y a pas plus d’accidents…Malgré les apparences, Sucre nous a beaucoup plus, et il est difficile de ne pas tomber sous le charme de ces superbes bâtiments coloniaux d’un blanc étincelant, et du marché central qui offre lomito, chorrellana, pailita et pollo à gogo, sans parler de extraordinaires salades de fruits frais surmontées de crème fouettée montée à la main. C’est presque à reculons que nous embarquons le soir même dans un bus de nuit pour La Paz, afin d’assister à la cérémonie du solstice d’hiver ou nouvel an Ayamar du 21 juin.

Tiwanaku, an 5118 Nouvel an Andin à Tiwanaku

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Pour le peuple Ayamara et plus globalement toutes les populations de l’altiplano, le solstice d’hiver (à savoir la nuit du 20 au 21 juin) marque le début de la nouvelle année. Au cours de cette nuit à la fois la plus longue et la plus froide, les andins se réunissent autour de grands feux pour manger, boire et manger. Une grande fête familiale et bon enfant qui se termine et atteint son apogée à l’aube, avec « El retorno del sol ». Tiwanaku, site historique et archéologique situé à 2h de routes de La Paz est l’un des plus sacrés de Bolivie, et c’est le lieu incontournable pour fêter l’événement. A titre de comparaison, Tiwanaku a une valeur symbolique aussi forte que le Machu Picchu au Pérou. Le site abrite le vestige d’un ancien temple de la civilisation Tiwanaku, ayant vécu entre -500 et + 1200 avant de disparaître avec l’arrivée des Incas puis des Espagnols. Nous décidons de nous rendre là-bas aux aurores pour assister au lever du soleil en compagnie de plusieurs centaines de Boliviens, dans le murmure des percussions et des chants traditionnels et en présence d’Evo Morales himself. Ce matin là, un ciel inhabituellement nuageux retarda la cérémonie d’une bonne heure, certains y virent un mauvais présage, d’autres comme le président avait un emploi du temps à respecter… Il s’en alla avant que les premiers rayons n’éclairent la porte de pierre du même nom. Sur la place centrale, la cérémonie avait déjà commencée. Un grand feu avait été levé en honneur de la Pachamama (la terre mère) des prêtres se relayaient autour du foyer, tournant autour en y jetant des offrandes. Quand le soleil passa enfin au dessus des nuages, une grande clameur s’éleva (Aya, Aya), tous les Boliviens s’étant tournés vers l’astre solaire, paumes ouvertes vers la lumière. Puis tout fut vite fini. Chaque personne, avant de quitter la place sacrée pris soin de monter sur le bûcher afin d’y faire ses offrandes (riz, cannelle, feuilles de cocas, figurines en sucre représentant leurs souhaits…) accompagnées de vœux pour la nouvelle année. La cérémonie terminée nous eûmes tout le temps de visiter les ruines et d’en apprendre un peu plus sur cette importante civilisation pre-Inca.

Déserts de Lune et de Sel

Du 4 au 10 juin 2010
Le 20 juin 2010 à Sucre, Bolivie

San Pedro de Atacama San Pedro de Atacama, entre canyons et geysers

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Dernière étape de notre épopée chilienne, San Pedro de Atacama et son désert vont se révéler des plus énigmatiques. Il y a tant à voir et à faire autour de ce petit village blottit au cœur de son oasis et encerclé par des paysages les plus extraordinaires les uns que les autres. En son centre, sur la traditionnelle Plaza de Armas, trône la petite église aux murs d’un blanc éclatants de laquelle partent de nombreuses ruelles en terre battue. On se sent déjà très loin des grandes métropoles chiliennes ; et le contraste avec Santiago – après 24h de bus – est saisissant. Nous sommes littéralement plongés au beau milieu d’une des terres les plus arides au monde. De la vallée de la Lune et sa grande dune de sable à la vallée de la mort et ses formations rocheuses improbables, en passant par les divers sites géothermiques, il est difficile de ne pas tomber sous le charme de ces paysages hors normes. Nous profitons de nos retrouvailles avec un temps plus clément et plus chaud pour nous aventurer en vélo dans les alentours et ainsi flâner dans ce surprenant panorama. Par hasard, nous échouons dans une auberge qui nous autorise à utiliser la cuisine de son restaurant pour cuisiner (restriction de budget oblige) et c’est l’occasion de partager de bons moments avec les chefs cuistots, surprises de nous voir ainsi nous affaire dans leurs quartiers. Nous passerons ainsi 4 jours, bien trop peu, dans ce petit coin de paradis lunaire, où nous apprendrons, le temps d’une soirée à observer les étoiles, entre saturne et mars.

 

Salar de Uyuni Migracion Bolivia, désert de sel et autres cactus

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Le désert de l’Atacama est pour nous le tremplin vers un autre désert tout aussi extraordinaire, le salar de Uyuni en Bolivie. Nous choisissons de partir pour une traversée de 3 jours des lagunes boliviennes et du désert de sel jusqu’à la petite ville de Uyuni, au sud-ouest de la Bolivie. Ce premier contact avec le pays à travers ces paysages hallucinant est un vrai coup de cœur. Nous ferons le trajet à 3 jeeps, et malgré un chauffeur un peu grognon, le voyage nous permettra de faire la rencontre d’une sacré bande de joyeux voyageurs avec qui nous passerons de bons moments.
Le clou du spectacle, difficile à décrire, et bien évidemment cet immense désert de sel au cœur duquel trônent plusieurs petites « îles » dont la plus fameuse, Incanhuasi, est peuplée de cactus géant. Malgré des températures avoisinant les -25°, nous ne boudons pas notre plaisir d’être au cœur d’une terre si désolée, si isolée et pourtant si belle. Et c’est après en avoir pris plein les yeux que nous pénétrons dans notre première ville bolivienne, Uyuni, glaciale mais mignonne malgré ce que l’on nous nous en avait dit, avant de partir à la découverte de ces petites bonnes femmes au chapeau melon, gros jupons et énormes baluchons.

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